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Les vieilles illusions des nouveaux anarchistes

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Dans les dernières années du vingtième siècle, l’anarchisme a retrouvé une nouvelle vie comme force politique dans l’Amérique du Nord et en Europe. Face à l’effondrement des régimes de l’Europe de l’Est et à l’évolution des partis sociaux-démocrates et travaillistes vers le néolibéralisme, il propose une alternative radicale aux jeunes qui veulent construire un monde meilleur. Le nouvel anarchisme a émergé des mouvements et des organisations écologiques radicales comme Reclaim The Streets. Il est fortement anti-Etat et anti-autorité, considérant souvent la gauche traditionnelle comme un ennemi aussi important que le capitalisme.

Malgré la variété de ses formes, tout anarchisme est par principe opposé à l’Etat : à la fois à l’idée d’adresser des revendications à l’Etat capitaliste et à la création d’un nouvel Etat ouvrier. Cela vient de son rejet de l’autorité, qui va d’une opposition individualiste à TOUTE autorité jusqu’à l’insistance des « communistes anarchistes » pour limiter l’organisation de la classe ouvrière à la fédération la plus faible de groupes locaux autonomes. Le nouvel anarchisme, qui a émergé dans les années 1980 et 1990, a souligné le maximum d’autonomie pour l’individu et la spontanéité dans la lutte.

La plupart des anarchistes comprennent avec raison que la fonction de l’Etat dans la société capitaliste est de défendre la classe capitaliste. Mais ils refusent de reconnaître qu’avant une révolution sociale, la lutte de classe rend essentiel l’imposition à cet Etat de concessions à la classe ouvrière (réduction du temps de travail, impôt sur la fortune, droits démocratiques etc.). Ils rejettent même les revendications partielles qui déstabilisent et aident à disloquer l’Etat (revendications de transition).

Ainsi, pour les anarchistes cohérents, il est hors de question de se présenter à une élection ou de voter, même quand les candidats utilisent cette tribune pour faire de l’agitation pour la révolution, parce que cela « renforce les illusions » dans l’Etat et l’autorité. Cela signifie que les anarchistes s’absentent systématiquement dans les moments cruciaux quand la société toute entière débat de questions politiques. A la place, ils produisent des dénonciations abstraites de tous les politiciens, en appelant à l’abstention. Cela a conduit les anarchistes les plus « cohérents » à rejeter la lutte pour les réformes, comme la renationalisation des services ou même l’appel à taxer les riches, la défense des droits démocratiques ou le soutien à la lutte des nations opprimées pour l’indépendance. Pourquoi s’opposent-ils à des avancées aussi élémentaires pour la classe ouvrière ? Parce que demander que l’Etat agisse signifie « reconnaître » la légitimité de l’Etat.

Contre le piège des urnes électorales, les anarchistes opposent un réformisme bricolé au niveau local, qui nécessairement n’a pas toutes les ressources qui sont dans les mains de l’Etat national ou même des municipalités. Ainsi, le réformisme est nécessairement à une échelle réduite et mené en marge, voire dans le dos de la société. Cette politique ne peut jamais remettre en cause le réformisme à partir de la lutte pour l’amélioration concrète de la vie et des conditions des larges masses des travailleurs, des paysans et des pauvres dans les villes.

Dernier point, et non le moindre, les anarchistes ne comprennent pas que dans un Etat basé sur les conseils ouvriers démocratiques, la classe ouvrière peut diriger la société. Comment détruire le pouvoir hautement centralisé du capitalisme sinon par une organisation centralisée ? Voilà une question à laquelle l’anarchisme n’a jamais répondu et ne répondra jamais. Les anarchistes souhaitent « abolir l’Etat » dans le premier acte de la révolution, mais ne comprennent pas que la perte du pouvoir étatique centralisé par la classe capitaliste ne mettra pas fin à la résistance de celle-ci. Il faut s’attendre à une guerre civile longue et âpre pour laquelle il faudra des organes coordonnés par un centre, un conseil central des délégués des conseils ouvriers locaux, un gouvernement, une armée. Cela est rien de moins que la dictature du prolétariat que les anarchistes rejettent avec horreur, et qu’ils ont même combattu les armes en mains en Russie entre 1918 et 1921.

Toute leur perspective est utopique, ne prenant pas en compte les besoins quotidiens et concrets des travailleurs. En pratique, beaucoup d’anarchistes soutiennent les luttes syndicales et même le réformisme au niveau local, malgré les directions « autoritaires » et bureaucratiques de ceux-ci. De la même façon, quand des questions importantes sont en jeu, comme la menace du fascisme dans les années 1930, des forces anarchistes de masse ont capitulé à la « politique » et ont même participé en 1936 à un gouvernement bourgeois en Espagne.

Les anarchistes fétichisent « l’action directe », les blocages, les sit-in, les affrontements avec la police. Souvent, ils refusent de participer à des mobilisations de masse « pacifiques » qui n’incluent pas ces tactiques. En faisant cela, ils esquivent la tâche de lutter contre les dirigeants réformistes et de gagner leur base à la véritable « action directe » de masse : les grèves politiques, les boycotts, les occupations, l’auto-défense organisée.

Les différentes tendances de l’anarchisme ont des approches différentes face à l’activité syndicale. Le nouvel anarchisme commet l’erreur sectaire de rejeter les syndicats comme organisations de lutte, en fait cela veut dire tourner le dos à la classe ouvrière. D’autres font l’erreur de vouloir construire leurs propres syndicats anarchistes « purs », oubliant de nouveau la tâche d’influencer les membres des organisations de masse existantes. Egalement erronée est la pratique opportuniste de l’aile « ouvriériste » du mouvement anarchiste qui a une approche non critique des syndicats.

Avant tout, rejetant l’organisation de partis ouvriers, non seulement des partis bureaucratiques mais aussi de partis basés sur la démocratie ouvrière, les anarchistes s’opposent à l’outil le plus important pour renverser le capitalisme.

Comme pour ce qui est du rôle de l’Etat ouvrier, l’anarchisme n’arrive pas à comprendre le rôle du parti révolutionnaire. Quand un parti révolutionnaire a un rôle d’avant-garde, cela signifie donner une direction révolutionnaire à la masse de la classe ouvrière, non imposer la volonté d’une petite élite à la majorité. Seul le vrai centralisme démocratique peut donner une direction cohérente et une organisation au mouvement de masse de la classe ouvrière tout en restant responsable devant celle-ci. Un parti révolutionnaire peut aussi rassembler les travailleurs ayant le plus de conscience de classe sur une action commune pour lutter contre les idées réformistes des dirigeants syndicaux et des partis ouvriers bourgeois.

Alors que les anarcho-syndicalistes mettent en avant l’utopie d’un seul grand syndicat et d’une grande grève pour mettre l’économie dans les mains des syndicats et transformer la société en une fédération libre de communes locales, certains des anarchistes les plus influencés par le post-modernisme se sont tournés vers une guérilla de minuscules actions directes contre le capitalisme, coordonnées par les médias alternatifs. Certains sont arrivés à la conclusion fataliste qu’il est impossible de détruire la « bête » et que le mieux qu’on puisse faire est de trouver des enclaves où ils puissent mettre en pratique leur utopie. En fait, toute communauté alternative locale peut être attaquée et liquidée par l’Etat bien avant qu’elle puisse devenir une menace pour le pouvoir capitaliste.

La solution que l’anarchisme a traditionnellement proposée à la question de l’organisation est la fédération de collectifs autonomes ou de communes. Mais le fédéralisme est une idée faible et problématique. En l’absence d’un accord par les différents collectifs sur le besoin de suivre les décisions régionales ou nationales, une minorité peut en effet prendre en otage la majorité ou pire, simplement décider de suivre une décision locale. Cela ne serait pas simplement désastreux dans une situation de guerre civile mais aussi dans l’organisation efficace de la production et la distribution de biens. A partir de la « coordination » négociée entre des unités de production complètement autonomes, il y aurait inévitablement l’émergence dans la sphère de la distribution d’un marché, qui à son tour produirait des classes basées sur la propriété et sur un résultat particulièrement « non-autonome », le pouvoir de classe. Le fédéralisme est en soi une solution utopique au problème réel de savoir comment la classe ouvrière doit s’organiser, du plus petit comité d’action à la société toute entière.

La théorie de l’anarchisme est jonchée d’idées de révolutions sociales spontanées et sans direction. Mais sans une direction consciemment révolutionnaire, l’histoire a montré que toutes ces tentatives ne font que redonner le pouvoir aux capitalistes. Confrontés avec le fait que le syndicat anarchiste de masse (la CNT) avait rejoint un gouvernement bourgeois, et face aux tâches concrètes de la guerre civile, les anarchistes les plus radicaux comme les Amis de Durruti pendant la guerre civile en Espagne ont compris les faiblesses de l’anarchisme et rompu avec son programme, appelant à une junte révolutionnaire et au pouvoir de la classe ouvrière.

L’influence des nouvelles formes d’anarchisme a des effets destructeurs sur la capacité d’organiser des actions de masse. Beaucoup s’opposent à un vote, insistant plutôt sur la nécessité «d’arriver à un consensus ». Cela signifie soit que le plus petit dénominateur commun, la proposition la plus limitée, est approuvé soit que ceux qui ont la plus grande gueule sont privilégiés dans le débat. La coordination démocratique des organisations de masse et des manifestations est remplacée par des « groupes d’affinités » où un petit groupe d’amis se trouve à avoir le même poids dans la discussion qu’une organisation de masse de la classe ouvrière. La mesure la plus destructrice a été l’interdiction des partis ouvriers à la participation aux mouvements comme les Forum Sociaux, une décision soutenue par les ONG et même par certains partis réformistes eux-mêmes, ainsi que par les anarchistes sur la base du «rejet de la politique» ou pour arrêter les «organisations autoritaires».

Les anarchistes ne peuvent pas non plus trouver un accord sur les méthodes de lutte qu’il faut utiliser, par exemple lors des débats sur la violence dans les manifestations. Certains pensent que toute violence doit être interdite parce qu’elle est intrinsèquement autoritaire : ce courant a le mérite d’être cohérent dans son refus de reconnaître la réalité. D’autres confèrent à la violence un pouvoir presque mystique, qui libère l’individu d’un respect paralysant pour l’Etat et la propriété privée. Sur ce point, les opinions vont entre les deux extrêmes, des stratégies de l’action directe non violente à la destruction symbolique de la propriété (« trashing ») voire même à la provocation des forces de l’Etat. Aucun de ces courants ne comprend le rôle de la violence dans la lutte révolutionnaire, que le mouvement de masse doit préparer et exercer par la formation d’une force de combat de masse, organisée, ouvrière et populaire.

Dernier point, et pas le moindre, l’anarchisme a été incapable de développer un programme sur lequel la majorité puisse se retrouver et qui coordonne les actions individuelles en une stratégie cohérente pour détruire le capitalisme et son Etat. Cela signifie qu’il y a presque autant de variantes de l’anarchisme qu’il y a d’anarchistes. Cela signifie que l’anarchisme a formé des hybrides avec d’autres courants politiques, le plus souvent avec le populisme, mais aussi avec le libéralisme bourgeois, le nationalisme et même le stalinisme (des secteurs du mouvement autonome en Allemagne et en Italie).

A tous les niveaux, théorie, stratégie, tactique, organisation et pratique, l’anarchisme est une impasse pour la classe ouvrière.